Jean-Paul Chifflet : « Le message que je veux laisser : avant d’acheter, soyons prudents »
La date de fin de mon mandat est connue depuis longtemps. Je m’y prépare depuis un moment et c’est une bonne chose pour l’entreprise de changer de capitaine au bout de cinq ans. Aujourd’hui, je parcours les derniers mètres d’un marathon dont je n’aurais pu imaginer ni le circuit ni la pente quand je suis entré au Crédit Agricole, il y a quarante-deux ans : il faut être physiquement solide ! Je suis fier du travail accompli avec l’équipe de direction générale et les collaborateurs. Nous laissons une maison en bonne santé. Et je remets les clefs à un bon tandem : Philippe Brassac, que je connais bien, et Xavier Musca, que j’ai recruté à Crédit Agricole SA (Casa). Le fait qu’il reste est une bonne chose. C’est le signe que les débats qui ont accompagné son arrivée sont derrière nous. Et j’en suis très heureux.
Ces cinq dernières années à la tête de Crédit Agricole SA ont été la période la plus enthousiasmante et la plus captivante que j’ai connue. Nous avons vécu une situation économique atone doublée d’une accumulation permanente d’évolutions réglementaires dans un contexte où les banques étaient considérées comme l’ennemi public numéro un. Nous avons fait ce qu’il fallait faire et le travail d’équipe a payé : en 2014, le Crédit Agricole a enregistré, pour la deuxième année de suite, les meilleurs résultats des banques françaises.
Fermer ou non notre filiale grecque Emporiki en 2012. Je me souviens d’un long week-end en Ardèche où je pesais le risque pour le groupe de voir les dépôts continuer de fuir cette banque – ce qui pouvait mettre le Crédit Agricole à genoux – et le risque de déstabiliser toute la zone euro en remettant les clefs d’Emporiki à la Banque nationale de Grèce. Finalement, j’ai fait le bon choix puisque nous avons trouvé un repreneur pour la banque. Il n’a pas été simple, non plus, de passer près de 3 milliards d’euros de dépréciations de survaleurs début 2013. Mais j’avais la conviction qu’il fallait purger le passé.
Non, les vents contraires font partie de la vie et nous avons démontré notre capacité à nous adapter. Les cargaisons trop lourdes pour nous, nous les avons abandonnées : nous avons cédé un certain nombre de participations à l’étranger, nous avons reprofilé certains métiers, de la banque de financement et d’investissement (BFI) au leasing en passant par le crédit à la consommation. Le groupe est aujourd’hui en ordre de marche, avec un faible profil de risque.
Il faut rester prudent avant de dépenser nos fonds propres en acquisitions, et nous disposons d’un important potentiel en matière de croissance organique. De plus, il est sage d’attendre pour s’assurer de l’impact des nouvelles exigences réglementaires. La France représente 75 % de notre activité. 25 % de nos revenus sont générés à l’international : nous sommes un acteur qui compte en Europe, en banque de détail bien sûr, mais aussi en gestion d’actifs, avec Amundi, qui est un beau succès, ainsi que nos compagnies d’assurances. Notre BFI, qui est présente sur toutes les grandes places mondiales et dans des métiers internationaux, se développe très bien.
Nous avons en effet beaucoup acheté sur une période courte et à des prix élevés, à un moment où toutes les banques menaient une politique d’expansion internationale. Ne reprenons pas de tels risques. C’est un message que je veux laisser avant de partir : avant d’acheter, soyons prudents.
Non. Cette politique a été menée dans un contexte où tout le monde faisait la même chose. Il faut toujours se garder des mouvements moutonniers et avoir les pieds sur terre en s’appuyant sur des critères précis avant de décider d’acheter ou de ne pas acheter.
L’agilité, réforme ou pas, nous avons montré que nous l’avions. Regardez ces dernières années : nous avons su collectivement prendre les décisions nécessaires pour sortir le Crédit Agricole des crises qu’il a traversées, l’adapter au nouvel environnement et le reprofiler pour en faire aujourd’hui un groupe très solide. Par ailleurs – et je le dis depuis plusieurs mois –, j’ai toujours été favorable à une réforme de la gouvernance du Crédit Agricole, mais à la condition que tout le monde y trouve son compte : les actionnaires – y compris les minoritaires –, les collaborateurs, les clients. Pour l’instant, le projet n’est pas abouti, les travaux se poursuivent.
Non. La cotation est une bonne chose : elle oblige à être clair et transparent vis-à-vis des marchés. J’ai bien vécu cette exposition permanente aux marchés. Sans la cotation, nous serions moins « pushy », moins performants, moins exigeants avec nous-mêmes. Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas !
La vie des entreprises est parfois un peu rude. Le Crédit Agricole n’y échappe pas. De mon côté, j’ai toujours été attentif au respect des hommes et des femmes de ce groupe, c’est une question d’éthique personnelle.
Pour le Crédit Agricole, la transformation de la banque de proximité, qui doit allier le meilleur de l’humain et du digital, est à mon sens l’un des plus gros chantiers à mener.







